Bertrand Belin

Bertrand Belin

MARDI 09 MARS 2027
19:30
Radiant-Bellevue · Caluire-et-Cuire
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À l'affiche

La parole à l'organisateur

Ça commence par un pont. Ou une passerelle, pour les plus timides. Du rivage de La
Comédie , dénouement ultra existentiel de Tambour Vision, à celui de L'Inconnu en personne ,
cultivant une intériorité synthétique qui ne demande qu'à être partagée. Un état de nos coexistences
refusant les jugements hâtifs. Le tempo s'accélère, les cordes s'élèvent avec grâce. Et le timbre de
Bertrand Belin résonne comme personne.
Depuis la parution de Tambour Vision, en 2022, on l'a vu dans deux films, Le Roman de Jim des
frères Larrieu (avec qui il avait déjà tourné Tralala) et L'Amour et les forêts, de Valérie Donzelli. Au
théâtre également dans En travers de sa gorge de Marc Lainé. Et puis il a écrit un nouveau livre, La
Figure. Où, en filigrane, il commente le théâtre de ses origines, flanqué d'un drôle d'alter ego, guide
dantesque, voix intérieure devenue camarade de chaque instant. S'y distingue, une fois encore, la
scansion de son verbe, son goût pour la structure circulaire. Lesquelles se retrouvent dans Watt. Bertrand
Belin manipule toujours une matière malléable, une pop volontairement égarée entre rock et chanson,
moirée de jazz et de blues, habitée par une question qui le passionne, au même titre que nous tous,
d'ailleurs : la verticalité.
Mais de quel démon borné, de quel magicien étrange avez-vous donc peuplé votre ciel, vous
qui, aujourd'hui, le déclarez désert ? , écrivait Emmanuel Lévinas dans Difficile liberté. Il y a de quoi
douter, en effet. Décidément allergique au péremptoire, Bertrand Belin adresse avec Watt des prières
païennes pour ses congénères , enregistrées avec le complice Thibault Frisoni dans leur studio de
Montreuil. Ainsi, Watt poursuit le propos de Tambour Vision - le lien à soi et à l'altérité - d'une
perspective plus intime encore. Dans La béatitude , il parle de butiner les fleurs du mal, avaler des
sabres, des couleuvres (...) Un jour, je serai de nouveau à genoux, j'aurai soif d'amour, mais ce soir...
c'est la trêve des confiseurs. Serti de cordes tout droit sorties d'un vieux synthé Yamaha, ce morceau
modestement épique , survenu sans crier gare, rapporte la joie, le malheur - la précieuse banalité de
ces instants où l'on descend fumer une cigarette sur un banc familier. Solitaire et néanmoins attentif aux
visages passants.
Ce que reflète le titre de l'album, Watt. Parce que cette unité mesure la puissance des chaînes
hi-fi, parce que le what ( the fuck ?!) anglo-saxon, parce que le roman éponyme de Samuel
Becket. On y suit son anti-héros s'inscrire dans une longue série de domestications. Et qu'y lit-on, dès

les premières lignes ? Monsieur Hackett prit à gauche et vit, à quelque distance de là, dans le demi-
jour déclinant, son banc. Il semblait occupé. Ce banc, propriété sans doute de la ville, ou du public sans

distinction, n'était certes pas à lui, mais pour lui il était à lui.
Il y a dans la dramaturgie de Watt, tant narrative que sonore, une étonnante souplesse.
Composant et enregistrant simultanément, Belin a construit aux côtés de Thibaut Frisoni l'un de ses plus
beaux édifices - mais pas pour autant le plus massif, la contradiction et la faille étant toujours de la
partie. Chaque piste du disque répond cependant à l'autre car il s'agit de faire qu'une chanson ne

ressemble qu'à elle-même, et faire en sorte qu'elle appartient à un tout. Y compris lorsqu'il n'est pas
seul derrière le micro (sur le morceau-titre, l'ami Rodolphe Burger est venu poser sa voix) ou que les
sonorités ont été jusqu'ici peu utilisées dans son corpus. En témoigne Tel qu'en moi-même , à la
veine jazz influencée par Cole Porter ou le jazz savant des années 50, convoqué par des artistes appréciés
par Belin, tels que Doechii et Frank Ocean, mais également Lana Del Rey, autrice appréciée et
compositrice dont la gracieuse mélancolie pianistique trouve des échos ici et là au cours de Watt. Quand
la pulsation est contemporaine, l'élégance de l'harmonie s'avère patrimoniale. On admire également le
détournement soul façon Tindersticks de Berger , allusion à l'idée de la famille : Adieu l'amour
fou, bonjour la terre glaise/ Si j'avais un troupeau, j'aurais peur de le perdre.
T'es pas tout seul se répète-t-il façon mantra sur Seul ; et encore À la plage, la vie te
fait peur, mais comment font les autres, les maitres-nageurs, les surfeurs ? S'il s'agit bien sûr d'un
texte métaphorique, il n'en dispose pas moins d'une visée collégiale. Car Belin parie aussi sur ce que
nous avons tous en commun : cette interrogation sur notre présence ici-bas, le phénomène humain de
la conscience et les vertiges qu'elle occasionne.
Tout en restant fidèle au style made in Belin, Watt brille par l'inventivité de ses arrangements élaborés
avec Frisoni. Sur mon 31 est peut-être son morceau le plus French Touch à ce jour. Rembobine
s'illustre par sa moiteur rythmique et mélodique, évoquant les belles heures de Portishead. Sur
Certains jours , on est frappé par les chœurs, fruits du Mellotron qui amusa jadis les Beatles sur
Strawberry Fields Forever , voix humaines enregistrées puis jouées au clavier. Leur fascinante
étrangeté interroge, une fois encore, l'éventuelle présence divine. Non sans ironie, et non sans refléter
nos humeurs fluctuantes : Au saut du lit tu fredonnes / Vivre c'est merveilleux, tu marmonnes.
Fasciné par nos origines (l'Homo Erectus, l'Homo Sapiens, le Néandertal et tutti quanti),
viscéralement attaché à l'organique, Bertrand Belin traduit dans Pluie de data les interrogations de
son cerveau de primate sophistiqué face à cette verticalité qui le fascine tant. Cette fois, il s'agit
d'un stockage numérique mondialisé baptisé cloud et que l'on situe, de fait, instinctivement, dans le
ciel, réservé traditionnellement aux dieux. Au-dessus de nos têtes, ces nuages peuvent créer de la
pluie, une tempête tropicale de données numériques, observe le musicien. Et la sidération devant tant
d'informations et d'algorithmes. Quant à la volubilité du texte, qui perce ici et là dans Watt, Belin
l'explique par son adaptation du Ain't Talking de Dylan, transformé en Feu au cœur , qui lui a
ouvert d'autres possibilités stylistiques. Et sans aucun doute scéniques. Car si les qualités performatives
de l'artiste se sont toujours manifestées, des planches aux plateaux de cinéma, c'est la Cigale qu'il fera
chanter au printemps pour une série de dates, avant de partir dans une vaste tournée dont il est coutumier.
Sur des cordes à fendre l'âme, ponctuées d'un clavier qui mesure son effet, Ni bien ni mal
conclut Watt : à nous les beaux jours . De la lumière parmi les nuages, donc. Je me sens assez
impuissant face aux tragédies du monde. C'est précisément cette impuissance qui fait grandir l'espoir.
Lequel devient à son tour, par accumulation, le nid de l'action. Ainsi les vagues des mots, comme
celles d'une instrumentation trouvant son espace vital entre épure et lyrisme, rappellent l'antécédent
marin de ce natif de Bretagne. Et nous-mêmes, en écoutant Watt, respirons mieux, humant dans l'air
l'amour ordinaire chanté par Bertrand Belin.

Lieu

Radiant-Bellevue

1 rue Jean Moulin, Caluire-et-Cuire

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